Billet d'humeur n°239

Langue de bois en course au large

Grâce à Internet, tout le monde peut désormais écouter les vacations radio des grandes courses océaniques entre navigateurs et organisateurs. Chacun, y compris les autres concurrents, peut désormais entendre les doléances, les récits de manoeuvres, les états d'âmes, les mouvements d'humeur, les bonheurs ou les avaries, l'analyse de course des uns et des autres.

Emotion sur le visage de Dominique
dominique wavre émotion

© Benoit Stichelbaut DPPl/Vendée Globe

Ce phénomène va croissant. J'en veux pour preuve la fréquentation du site du dernier Vendée globe, 130 000 000 de pages visitées, oui, vous avez bien lu, cent trente millions! Certains jouent le jeu de la sincérité, en particulier les Anglo-Saxons. A cet égard, il y a quatre ans, Ellen Mac Arthur, en nous faisant vivre ses émotions, ses larmes filmées sans fausse pudeur, ses peurs et ses douleurs en direct, a su faire évoluer la communication traditionnellement incolore des marins de course au large.

Par contre, les Français, et particulièrement les habitués de la solitaire du Figaro, pratiquent une certaine discrétion, des silences et des formules convenues: «pas de problème tout va bien, j'ai dormi toute la nuit...». Bref, ce que l'on appelle chez les politiques, la langue de bois! Jusque là, on pouvait parler de tact, de retenue, de pudeur en gardant ses sentiments pour soi. II n’est d'ailleurs pas bien loin le temps où les vacations se résumaient presque à la lecture du livre de bord en style télégraphique!

Mais voilà, certains ont adopté une stratégie de course qui consiste à ne rien dévoiler de ses soucis en public, de peur que cela renforce l'adversaire. II est en effet facile de se dire, lorsque son voisin a un ennui, je vais en profiter pour attaquer, lui saper le moral et le distancer. Cela devient alors une tactique de course. D'où cette apparente placidité des Bretons et autres coureurs de «l'école française», et un certain agacement des médias plus ou moins dupes.

Les Sables d'Olonne, à l'écoute des skippers
conférence de presse, vendée globe

© Jean-Marie Liot/Pool DPPI

J'en ai d'abord ri pendant le dernier Vendée Globe, trouvant cette attitude un peu puérile. Puis j'ai trouvé cela lassant et enfin dommageable pour notre sport. Pour le public, le charme de notre discipline provient justement des sautes d'humeur des uns et des autres. des oppositions de caractère, du contraste des personnalités. Si les marins deviennent aussi lisses et aseptisés qu'un homme politique centriste ou qu'un porte-parole d'un team de la Coupe de l'America, nous risquons d'ennuyer notre public et de détourner certains médias de notre sport.

A quand un conseiller en communication dans chaque équipage? A quand le politically correct des océans? Nous avons déjà bien de la peine à trouver des sponsors. Alors, de grâce, restons naturels, ne cachons ni nos joies ni nos peines, ni nos vitesses, ni nos avaries. Tout en restant solidaires et marin, il est possible de faire partager nos émotions à tous les passionnés qui nous suivent, nous écoutent et surtout nous supportent!

Dominique Wavre