Chronique n°240
Records autour du monde
Par Dominique Wavre
Exploit sportif ou coup médiatique?
Eric Tabarly sur la Route du Rhum 1982![]() |
Depuis quelques années, certains navigateurs développent un projet de navigation dans l'optique de battre un record de vitesse sur un parcours donné. Ce changement de cap est significatif d'un engouement fortement lié à la médiatisation de ces événements. Mais leur multiplication mérite quelques explications.
Dernièrement Thomas Coville, avec son 60 pieds Open, s'est éloigné du circuit de ses collègues de classe pour s'attaquer à des records divers en Atlantique. Le virage à 90° d'une équipe, jusque là dirigée logiquement vers la confrontation dans sa catégorie au sein des grands prix et des transats du circuit multicoque, est symptomatique du nouvel engouement des médias pour des navigations qui ont le chronomètre comme adversaire.
Mais il y a records et records. Certains sont significatifs, d'autres n'ont de valeur que parce que les médias en parlent, d'autres encore ne sont là que pour soutenir l'intérêt journalistique, comme les temps intermédiaires du tour du monde... Une petite visite sur le site internet des records de vitesse à la voile n'est guère explicite (www.sailspeedrecords.com). II y en a pour tous les goûts, pour toutes les catégories, prestigieuses ou non.
Les records et leur évolution
Record de vitesse sur l'eau par Finian Maynard![]() |
II y a quelques décennies, le contexte était clair: il y avait le record de la traversée de l'Atlantique Nord, d'est en ouest, détenu pendant longtemps par Charlie Barr; la plus grande vitesse à la voile sur 24 heures, détenue par un clipper américain Lightning; le record de vitesse sur 500 mètres détenu par des engins fragiles sur eau lisse, concurrencé désormais par les planches à voiles sur des plans d'eau protégés; et, à l'opposé, le tour du monde sans escale, en solitaire, longtemps détenu par les vainqueurs du Vendée Globe.
Actuellement la situation a évolué dans plusieurs domaines. Sur chaque parcours, un record est réalisable dans quatre catégories: en monocoque ou multicoque, en solitaire ou en équipage. Parmi les solitaires, certains sont routés et d'autres non, sans que cela ne rentre en ligne de compte dans l'attribution des records. Cette notion n'a de l'importance que pour les spécialistes passionnés de navigation hauturière. La notion masculin et féminin tient probablement son rôle pour certain(e)s... II y a enfin les records «absolus», ceux sur 500 mètres pour les engins et sur 24 heures pour les bateaux de record océaniques.
Le rôle des médias
Depuis une décennie, les besoins de communication des sponsors ont multiplié les annonces de records, dépréciant ce qui est véritablement remarquable dans certaines navigations.
Orange II, détenteur du Trophée Jules Verne![]() |
Ainsi le tour du monde se fait maintenant à l'envers, avec pour but unique de battre le record du précédent navigateur avec un bateau plus grand et plus lourd. Car le plaisir de remonter les océans du sud au près, reste à prouver!
Certains parcours ont été créés uniquement dans l'idée d'en instituer le record, ce qui est compréhensible lorsqu'un office de tourisme d'une cité maritime veut promouvoir son plan d'eau. Mais la publicité autour de ce record marginal est souvent artificiellement gonflée. Le sens de la compétition du régatier tient dans sa patience à attendre le moment propice pour s'élancer sur le plan d'eau.
En mal de copie, les journalistes sportifs annoncent volontiers lors des régates que le record de telle épreuve est battu, que tel monocoque ou multicoque vient d'emporter un nouveau record de vitesse sur 24 heures, alors que le but des régates est de finir premier et devant les autres et non pas de «faire un chrono»! De surcroît, ces records annoncés à chaud ne sont pas officiels, car les vérifications de l'organisme officiel, le WSSRC, pour officialiser ces records sont assez longues.
Un organisme de contrôle
Un organisme, le World Sailing Speed Record Council (WSSRC), tente de réguler l'attribution des records. Créé en 1972, il a pour rôle d'éviter les abus et les records auto-proclamés ou revendiqués parfois en toute mauvaise foi. II est intervenu lors du Vendée Globe 2000/2001.
Avec UBP nous avions battu le précédent record de la distance en solitaire sur 24 heures dans l'océan Indien et soumis le record au WSSRC qui avait officiellement enregistré 430 milles de point à point. Vers la fin de la même course, un concurrent a prétendu en avoir fait plus, information relayée par son service de presse, et jamais démentie depuis. Le WSSRC, après avoir soigneusement examiné les rapports des balises Argos des deux bateaux, a rendu son verdict: UBP avait été le plus rapide. Mais l'autre skipper et son équipe ont «oublié» de le dire et c'est en consultant le site internet que nous nous sommes aperçu que nous avions été spoliés de notre record pendant deux ans! Un grand merci pour le WSSRC qui a défendu la justice sur l'eau contre l'influence des intrigants. Depuis, l'Anglais Alex Thompson a rebattu le record en décembre 2003.
Une autre sorte de polémique concourt à brouiller les cartes. Le Trophée Jules Verne, belle idée médiatique, est en fait le nom donné au record établi lors d'un tour du monde en équipage à la voile! Les arguties d'un Kersauson, skipper médiatisé qui répugne à régater contre des concurrents sur une même ligne de départ, n'ont fait que troubler l'image d'un beau record battu par des bateaux d'exception, conçus uniquement en ce but. Sa polémique est stérile. Le record appartient à celui qui le fait officialiser par le WSSRC du Cap Lizard au Cap Lizard par les 3 caps.
Les conséquences
La plupart des grosses écuries de courses qui se lancent dans la chasse au record se payent les services d'un routeur météorologue, pour limiter au maximum les incertitudes liées aux conditions météorologiques d'une traversée de l'Atlantique, par exemple. Ces écuries doivent aussi bénéficier d'un bon budget. Les assurances, qui rechignent déjà à assurer les voiliers en course au large, refusent de prendre en charge les voiliers lors des tentatives de record. Les nouveaux multicoques géants construits spécifiquement pour ces records en haute mer sont des engins d'exceptions, qui repoussent sans cesse les limites du possible et du gigantisme de nos voiliers. Les polaires de vitesses de ces bateaux nous amènent à un constat étonnant: désormais la vitesse de déplacement des dépressions limite la progression de ces monstres à travers les océans.
La prévision météorologique est dès lors l'élément déterminant pour battre un record océanique. II faut donc s'armer de patience pour attendre la DEPRESSION qui va emmener le candidat au record à travers l'Atlantique...
Petit récapitulatif
- 500 mètres: Finian Maynard sur planche à voile, 48,70 noeuds
- 24 heures équipage multicoque: Orange Il, 706,2 milles
- 24 heures solitaire multicoque: Laurent Bourgnon, Multi 60', 540 milles
- 24 heures équipage monocoque: Movistar, VO 70, 530,19 milles
- 24 heures solitaire monocoque: Alex Thomson, Open 60', 468,72 milles
- L'Atlantique multicoque équipage: Play Station, maxi catamaran, 4j. 17h. 28'
- L'Atlantique multicoque solitaire: Laurent Bourgnon, Open 60', 7j. 2h. 34'
- L'Atlantique monocoque équipage: Mari Cha IV, 6j. 17h. 52'
- Tour du monde en équipage: Orange Il, 50j. 16h. 20'
- Tour du monde solitaire multicoque: Ellen Mac Arthur, B&Q, 71j. 14h. 18'
- Tour du monde solitaire monocoque: Vincent Riou, Open 60, 87j. 10h. 45'
- L'engin à voile le plus rapide au monde est un char à glace…



