Chronique 241

Bateau de jauge ou monotype :
Comment choisir son voilier de course.

Par Dominique Wavre

En mer comme sur le lac, il n’est pas facile de se faire une opinion sur les jauges en vigueur, avant de choisir son programme de course et son bateau. Chacune a ses avantages, ses contraintes et une durée de vie. Petit point sur la question.

 

 

L'IMS une jauge qui évolue étrangement

Un bateau de la jauge IMS
Dans la jauge IMS, il est impossible de connaître son classement avant l'arrivée du dernier concurrent.

© Daniel Forster

Beaucoup de conciliabules se tiennent actuellement autour de la course en mer. J’ai récemment visité un bateau qui vient d’être construit sous la jauge IMS. Drôle
d’engin! Sa réalisation est magnifique. Extrêmement étroit, long de 13 mètres, il a les flancs droits, l’étrave relevée, le brion hors de l’eau. Il ne contient pas d’aménagement
à l’intérieur, ni cuisine, ni table à carte et on ne tient pas debout. L’énorme moteur prend la place centrale.
Avec son roof absent, on a l’impression d’être dans un 12 mètres JI en Kevlar. Sa stabilité est précaire, les deux barres à roues sont extrêmement resserrées derrière, là où une seule aurait suffit. Ce bateau de course au large représente l’ultime évolution de la jauge IMS. On m’explique que l’absence de roof, donc de hauteur sous barrot est un avantage de jauge. Dès lors, je comprends mieux les discussions passionnées sur l’avenir de la jauge IMS dans le milieu anglo-saxon. Elles me font penser à une répétition de l’histoire. L’abandon de la jauge IOR est aussi intervenue lorsque les bateaux les plus aboutis sous son règne devenaient trop lourds, trop chers et peu amusants à naviguer. L’Admiral’s Cup peine à trouver la bonne formule pour exister, et je comprends pourquoi. L’IMS est visiblement à bout de souffle, les bateaux issus des calculs complexes qui ont générés cette formule de jauge sont visiblement au point mort.

 

L’IMS est une jauge d’architecte concoctée à partir de d’un VPP (velocity prediction programme) précis chargé de caractériser exactement le comportement des bateaux dans toutes les conditions. Ces calculs complexes comprennent des coefficients applicables par les organisateurs de courses à la fin des parcours en fonction des forces de vent rencontrées. En conséquence, il est impossible de connaître les résultats d’une course avant l’arrivée du dernier. Pendant la régate vous naviguez sans connaître vos concurrents. Cette jauge technocrate était sensée égaliser objectivement les chances de tous les IMS à gagner. Mais sa complexité est telle que seuls les architectes et les jaugeurs arrivent à déterminer la valeur réelle des comportements des bateaux et des équipages sur l’eau.
Une box rule consiste à donner des maximums de taille, de poids, et d’échantillonnage, des minima d’aménagement. Il en résulte des bateaux qui laissent une bonne place aux développements architecturaux, comme, par exemple, la classe Mini 6.50. Le danger r éside dans l’inflation des coûts.

Apparentée au CHN français, la jauge ACVL fait partie des jauges dites à handicap à formule secrète. Le but est de comparer à bon compte et simplement des bateaux en leur donnant un handicap fixé sur une formule soi-disant secrète qui permet de faire régater entre eux des bateaux de série et des prototypes. Je dis «soi-disant secrète», car un architecte qui compare les bateaux et leur handicap a vite fait de déterminer la formule et il peut alors exploiter cette connaissance pour dessiner des bateaux rapides avec un handicap imbattable. C’est le cas de la jauge ACVL, dont la formule est désormais connue et libre d’accès. Cette méthode a le double avantage de faire courir dans chaque classe des bateaux qui ont des handicaps comparables, mais de laisser des concurrents biens réels batailler entre eux, avec un résultat immédiat et probant.

La formule Open

Parallèlement, le développement des formules Open 30, Open 40, Open 50, et évidemment Open 60 prouve l’efficacité des box rules. Ces jauges sont réglementées par un cadre de mesures limites (et non comme l’IMS, le résultat d’une formule mathématique) qui laissent champ libre à l’imagination des architectes. Le risque de ce procédé tient dans le coût induit en recherche et en matériaux high-tech. Mais heureusement, les initiateurs de ces box rules ont prévu des limitations dans l’emploi des techniques les plus coûteuses (carbone pré imprégné, Nomex, titane, etc.), sauf bien sûr les Open 60, dont les budgets sont très importants.

 

En monotypie aussi, l'inégalité existe

Solitaire du Figaro 2005
Le figaro, une classe monotype qui connait un franc succés

© Marcara-Vialcron

Théoriquement, la monotypie doit nous affranchir de ces problèmes de jauge coûteux et techniques. Mais tous ceux qui pratiquent la compétition à un certain niveau
savent bien que l’exploitation tatillonne de chaque jauge monotype dans chaque série est indispensable pour trouver la vitesse et gagner. Le talent de metteur au point, qui consiste à identifier les facteurs de vitesse et à les optimiser, fait partie du jeu, même dans les séries apparemment égalitaires. Ainsi la solitaire du Figaro démontre pour les habitués du circuit que la préparation hivernale, en chantier, par des skippers professionnels payés tout au long de l’année, est primordiale pour les résultats tout au long de la saison. Il ne s’agit pas seulement de petits «bidouillages», mais de l’exploitation maximale de la jauge, (gabarit de quille et de safran, voiles au maximum des mesures, gréement courant à diamètre minimaliste, etc.).

 

L'équipage du CER en action
Le bateau du CER lors du tour de france à la voile 2005

© Jean-Marie Liot

Tout cela dominé par une lecture scrupuleuse de la jauge de la série et l’exploitation sans vergogne du moindre trou dans les textes… Et tant pis pour l’amateur un peu naïf qui croit à l’égalité des chances sur la ligne de départ… Ce phénomène est valable dans toutes les séries monotypes, même les Surprises sur le Léman n’échappent pas au phénomène. Le Tour de France à la voile et l’exemple type de la monotypie bien comprise. Les amateurs se battent contre les professionnels à armes à peu près égales. Mais demandez aux jeunes du Centre d’Entraînement à la Régate (CER) ce qu’il pensent de la qualité de la mise au point des détails du Mumm 30 et le temps hivernal passé tout au long des années pour trouver la vitesse des meilleurs! Là aussi, le travail fourni est impressionnant. En fait, la course au large reste une discipline très technique. Elle nécessite un certain niveau de connaissance en hydrodynamique et en aérodynamique. Un travail fouillé de la jauge reste indispensable pour mettre au point correctement son bateau.

Tous au travail l’hiver prochain!